Perdu

Vous savez bien que je n’ai aucune envie d’être là. Mais je ne sais pas pourquoi je suis venu, surtout qu’avec la situation du pays, les rues ne sont pas sûres. Je pense que je préfère être la qu’être seul chez moi. Quand je suis chez moi, je pense trop, quand je suis avec vous, je parle trop. Je sais que votre boulot consiste à m’écouter mais pour combien de temps encore? On me disait sans arrêt que le psychologue est censé m’aider à aller mieux mais plus je vous parle, plus je découvre des souvenirs que j’aurais préféré oublier. Résultat, je souffre beaucoup plus maintenant qu’avant, pourtant je suis là.

– Tu es sur que tu ne sais pas pourquoi tu es ici?

Ma femme me l’a exigé. Disons plutôt qu’elle et moi avons un arrangement, chaque séance passe avec vous, c’est une séance passée avec mon fils. Mon propre fils. Elle me dit que je dois me faire aider que je ne sais pas comment aimer. Si je ne m’aime pas, je ne pourrai pas aimer mon fils comme il se doit. La seule raison pour laquelle je suis encore là, encore de ce monde, c’est mon fils. J’ai aimé ma femme plus que tout au monde mais vous m’avez aidé à comprendre que j’avais plus de raisons de l’aimer lui.

– Pourquoi d’après toi pense-t-elle que tu ne t’aimes pas?

Je l’ai trop aimée, elle m’a dit que je l’etouffais. Elle m’a dit qu’elle ne sera jamais ma mère ni mon père, que si mes parents ont échoué, ce n’est pas de sa faute. Alors que moi je n’ai fait que l’aimer, plus je l’aimais, plus ça avait l’air de l’exaspérer plus je voulais trouver la bonne façon de l’aimer. Elle est tombée enceinte, non? Je me courbais à la moindre de ses désirs. En plus de mon travail, je lavais, je repassais, je nettoyais. Bien sûr, il y avait la dame qui venait pour les faire mais je voulais m’assurer que ma femme, elle soit heureuse. Le plus souvent je cuisinais et je ne l’ai jamais laissé faire la moindre petite tâche ménagère. Même ses vêtements quand elle sortait, je les lui choisissais, je faisais son sac. J’ai même été jusqu’à apprendre à coiffer et à maquiller pour elle. Tout cela pour me dire que je l’etouffais.

Sortir avec toi, c’est t’étouffer? D’ailleurs nous sommes mariés, c’est parce que l’on s’aime, non? Vouloir être avec toi tout le temps ne devrait pas te déranger et si tu m’aimes, tu ne vas pas avoir des sorties avec tes amis dans lesquelles je ne peux pas participer. Alors que je me suis courbé a toutes ses exigences. Il semblerait que ça ne fasse pas de moi un homme. Elle n’a jamais su ce qu’elle voulait, elle voulait du piment dans notre vie sexuelle. Plus j’essayais d’être imaginatif plus elle en redemandait. On invitait des femmes dans notre lit, des hommes, ça ne lui suffisait pas. Exhibitionnisme, échangisme, sadomasochisme, nous avons presque tout essayé, alors que moi a la base, être avec elle me suffit mais je voulais qu’elle soit heureuse. Aujourd’hui je ne suis à ses yeux qu’un pervers sans retenu. La seule chose qu’elle voulait que je fasse mais que je ne pouvais pas faire c’est d’arrêter de parler à ma mère et à mon frère.

– Elle t’a demandé d’arrêter de leur parler ou de limiter tes rapports avec eux? Et si tu me parlais de ses rapports?

J’aime ma famille, je n’ai qu’eux, même s’ils ne m’ont jamais aimé je les comprends. Mon défunt père et ma mère ont toujours préféré mon petit frère à moi. Je ne les ressemble sous aucun aspect. Ma mère me disait souvent que l’on a du m’échanger à l’hôpital. Mes parents me battaient pour un rien. Après toutes ces années, j’ai encore des cicatrices suite aux coups de fouet qu’ils me donnaient. Si mon petit frère faisait une bêtise, ils me battaient car j’étais l’aîné, donc censé donner le bon exemple. Je me suis battu avec lui une fois, ils lui ont donné un fouet et ils ont exigé qu’il me batte. Je n’ai jamais eu d’argent de poche pour aller à l’école alors que lui en avait toujours. Je travaillais deux fois plus dur que lui mais il avait toujours de meilleures notes que moi. Les miennes n’étaient pas mauvaises, elles étaient même bonnes mais c’était un autre prétexte pour me rappeler à quel point j’étais nul.

Ma femme me disait qu’il me fallait avoir le moins de contact avec eux que possible parce qu’entretenir une relation avec eux ne pouvait être qu’une relation toxique mais moi je veux arranger les choses. Je veux qu’ils me voient enfin pour qui je suis et non pas pour qui ils aimeraient que je sois. Quand j’ai annoncé à ma mère que l’on se quittait, elle m’a dit que cette fille n’avait pas toute sa tête si elle a pu épouser quelqu’un comme moi et avoir un enfant de lui. Elle a dit que la fille a enfin reprit ses esprits, mieux vaut tard que jamais. Je ne sais pas ce que j’ai fait de mal, pourquoi ne peuvent-ils pas m’aimer comme moi je les aime? Pourquoi ne peuvent-ils pas me donner une chance? Personne ne m’aime, la seule personne qui m’aimait a fini par se lasser de moi. Je suis une serviette jetable que l’on utilise et que l’on jette.

– Pourquoi penses tu que l’amour ou l’approbation des autres est si important pour toi? Tu n’as jamais essayé de te dire qu’après toutes ses années ce genre d’événement ne devrait pas avoir d’incidence sur ta vie de maintenant? Tu fais quoi sur ton temps libre? Tu as quoi comme passe-temps?

Je ne sais pas trop. Quand je vivais avec ma famille, je n’avais pas de passe-temps, j’avais toujours du travail à faire. Quand j’ai commencé à vivre seul, je n’en avais pas non plus, j’allais chez ma mère quand je n’avais rien à faire pour aider dans les travaux à la maison. Avec ma femme, on regardait des films, on lisait des livres, on allait en boîte. On faisait tout plein d’activité mais depuis notre rupture je ne fais rien. Quand je ne suis pas au travail, je suis couché ou assis et je pense. Je regarde parfois les films que je regardais avec ma femme ou je lis les livres que je lisais avec elle. J’ai essayé d’aller en boîte mais tout seul c’est pas exactement la même chose.

– Ou en êtes vous avec le divorce? Tu ne penses pas qu’il serait temps de commencer à voir d’autres personnes?

Non, je ne suis pas prêt. Le divorce est prononcé, je sais mais je n’ai aucune envie de prendre une autre pour femme. Je me considère comme un veuf et je veux rester seul pour le restant de mes jours. Il n’y a rien en ce monde qui puisse se briser comme un cœur. Dernièrement une fille m’a abordé dans la rue, elle m’a rappelé ma femme des années plus tôt et je lui ai souri. Elle m’a accompagné chez moi et nous avons bien failli passer à l’acte pour ne pas dire que l’acte était entamé mais je me suis senti coupable. Je trahissais ma femme, alors je lui ai demandé d’arrêter et de partir. Je vais suivre toutes mes séances et je vais aller mieux. Je sais que ma femme me reprendra et qu’on se mariera encore il suffit que j’aille mieux. D’ailleurs vous ne m’avez pas encore dit ce qui n’allait pas. Qu’est ce qui cloche chez moi?

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